Je suis quasi sûr que la plupart d’entre-vous ne connaisse pas ce type de plastique. Rassurez-vous, jusqu’à il y a quelques mois, j’étais dans le même cas.

Le plastique TRITAN, kesako ?

Définition (Wikipedia) :
« Tritan est la marque d’un polyester commercialisé par Eastman Chemical.
C’est un thermoplastique amorphe transparent de la famille de copolyesters. Il offre un bon compromis de propriétés, alliant résistance thermique, mécanique et chimique en plus de sa transparence.
Plus de 600 produits pour le contact alimentaire, comme des gourdes, des biberons, des ustensiles des cuisines, des boites de conservations, des pièces des robots ménagers, etc, sont réalisés en Tritan. »

Ce type de plastique est largement utilisé (depuis 2008 suite à l’affaire des plastiques BPA) pour la fabrication de contenants estampillés Sans-BPA (sans Bisphénol-A). Que ce soit dans les gourdes de Gobilab, dans les biberons de Remond, on le retrouve dans beaucoup d’autres produits avec Garanti Contact Alimentaire.

Mais peux-être voudriez-vous en savoir plus sur ce matériau ?

Je vous invite donc à lire en entier l’article ci-dessous et vous propose de vous faire votre propre avis sur ce matériau qui pour ma part me fait froid dans le dos. Je ne suis d’ailleurs pas mécontent d’avoir banni à plus de 90% les contenants en plastique de mon quotidien.

Étonnamment, cet article n’a pas trop fait parler de lui dans les médias francophones mais je suis sûr qu’il sera une bonne base pour entreprendre de nouvelles recherches chez les scientifiques et/ou pourquoi pas chez les journalistes.
En tout cas je l’espère.

Un très grand merci à la journaliste Mariah Blake de Mothers Jones et à sa rédaction pour m’avoir autorisé à traduire et à publier cet article sur mon blog.

Pour ceux et celles qui ne voudraient aller qu’à l’essentiel de l’article, CLIQUEZ ICI

Et n’hésitez pas à partager ! Nous sommes tous concernés.

L’affaire des plastiques sans BPA : de nouvelles preuves glaçantes

Avec une campagne d’opposition digne de l’industrie du tabac.

Par Mariah Blake | Mothers Jones*

Traduit de l’anglais par Richard Wilkinson, avec le concours de Simon Oliviero.

Tous les soirs, à l’heure du dîner, un même rituel familier s’accomplissait chez Michael Green. Il faisait glisser une tasse anti-fuites en acier inoxydable vers sa fille de deux ans installée de l’autre côté de la table, et celle-ci, préférant un gobelet rose en plastique, hurlait. Green déclarait souvent forfait, mais il avait ses doutes.

Militer pour la santé environnementale l’a amené à lutter en faveur de l’interdiction des biberons et des gobelets anti-fuites dont la matière plastique contient du bisphénol A (BPA), un additif courant imitant la structure de l’hormone œstrogène et que plusieurs études relient à un très grand nombre de pathologies graves. Certes, la matière plastique du gobelet de Juliette appartenait à une nouvelle génération de plastiques sans BPA, mais M. Green, directeur d’Oakland, structure californienne consacrée à la santé environnementale, avait déjà lu des articles de recherche invitant à penser que certaines de ces substances pouvaient elles aussi contenir des œstrogènes synthétiques.

En octobre 2011, tandis que l’on s’apprêtait à fêter l’anniversaire de cette structure, il a médité sur les conclusions de ces articles. Lors de la soirée de célébration, Green, un blond aux cheveux ébouriffés et aux yeux bleu clair, est monté sur la scène et a posé les gobelets de Juliette sur le podium. Il a décrit les affrontements quotidiens avec sa fille. « A chaque fois qu’elle gagne […] je m’inquiète de l’impact sur sa santé des produits chimiques que rejette son gobelet, » a-t-il confié, avant de donner la liste de plusieurs pathologies liées à ces substances, notamment le cancer, le diabète et l’obésité. Afin de résoudre cette énigme, a-t-il poursuivi, son association se proposait de faire expertiser les gobelets anti-fuites sans BPA pour s’assurer, une fois pour toutes, qu’ils ne contenaient pas de substances chimiques susceptibles d’avoir une activité œstrogénique.

Le gobelet en plastique de Juliette, ainsi que dix-sept autres tasses commercialisées par Target, Walmart et Babies R Us ont donc été expédiés à CertiChem, un laboratoire situé à Austin, dans l’état du Texas. Les analyses ont révélé que plus d’un quart des gobelets, dont celui de Juliette, avait effectivement une activité œstrogénique. Ces résultats vont dans le même sens qu’une étude de plus grande ampleur sur les plastiques sans BPA, financée par les National Institutes of Health (« Instituts américains de la santé »). Peu de temps auparavant, CertiChem et son fondateur George Bittner (qui est également professeur en neurobiologie à l’université de Texas-Austin) avaient co-rédigé un article paru dans la revue des NIH, Environmental Health Perspectives. Celui-ci soutient que la « quasi-totalité » des plastiques qui ont été mis à l’épreuve (et qui sont disponibles sur le marché) rejettent des œstrogènes synthétiques, même lorsque cette libération n’est favorisée par aucune condition limite reconnue, dont par exemple, un chauffage aux micro-ondes, une exposition à la vapeur d’un lave-vaisselle ou aux rayons UV du soleil. D’après les travaux de Bittner, certains produits réputés sans BPA rejetteraient dans les faits des œstrogènes synthétiques encore plus puissants.

L’œstrogène joue un rôle clé dans l’organisme, que ce soit pour la croissance des os, l’ovulation ou l’activité cardiaque. Une concentration trop élevée ou trop faible de cette hormone, tout particulièrement in utero ou pendant la petite enfance, peut nuire au bon développement du cerveau et d’autres organes, ce qui réduit à long terme les chances de rester en bonne santé. Chez les femmes, un taux d’œstrogène élevé accroît généralement le risque de cancer du sein.

Plusieurs études relient les substances œstrogènes présentes dans un grand nombre de biens de consommation courants à une multitude de troubles chez l’Homme et l’animal. Une d’entre elles affirme par exemple que le pesticide connu sous le nom d’atrazine est capable de transformer les grenouilles mâles en grenouilles femelles. Le diéthylstilbestrol (DES), que l’on prescrivait à une époque afin de prévenir les fausses couches, a provoqué l’obésité, la stérilité, des tumeurs vaginales rares et des tumeurs testiculaires chez les personnes qui y ont été exposées in utero. Les chercheurs ont associé le BPA à des affections telles que l’asthme, le cancer, la stérilité, les troubles cardiaques et hépatiques, le TDAH, une spermatogenèse dégradée et des déformations de l’appareil génital. « Prenez n’importe quelle maladie, quelle qu’elle soit, » affirme Frederick vom Saal, enseignant-chercheur en biologie qui étudie le BPA à l’université de Missouri-Columbia.

Plastique Tritan Sans BPA

C’est en 2008, alors que les articles sur les « biberons toxiques » et les emballages « empoisonnés » commençaient à foisonner, que le BPA a fait la une des journaux. Good Morning America (une émission de télévision), a diffusé un avis aux consommateurs. Le New York Times, de son côté, a exhorté le Congrès à interdire les produits pour bébé à base de BPA. Dans une tribune publiée dans le Huffington Post, la sénatrice californienne Dianne Feinstein a tiré la sonnette d’alarme en affirmant que « des millions de nourrissons sont exposés à des substances chimiques nocives cachées sous nos yeux. » Les parents inquiets ont débarrassé leur garde-à-manger de tout récipient en plastique et un certain nombre de détaillants dont Walmart et Babies R Us ont commencé à retirer biberons et gobelets de leurs rayons. D’un état à l’autre, des lois ont progressivement été votées pour interdire les articles de puériculture à base de BPA.

À l’heure actuelle, un grand nombre de produits en plastique (gobelets, mixeurs, Tupperware, etc.) sont commercialisés avec une étiquette « sans BPA ». Pourtant, les conclusions de Bittner, en partie avalisées par d’autres chercheurs, invitent à penser que ces substituts possèdent les mêmes propriétés que celles qui rendent le BPA si potentiellement nocif.

Ces résultats étonnants ont suscité une déclaration de guerre de la part de l’industrie du plastique, industrie dont le chiffre d’affaires avoisine les 375 milliards de dollars. L’American Chemistry Council (« Conseil américain de l’industrie de la chimie ») s’est associé à Eastman Chemical dans une campagne visant à discréditer Bittner et ses travaux. Le premier, un groupe de pression au service des fabricants de matières plastiques, a cherché à réfuter les arguments scientifiques établissant un lien entre le BPA et certaines pathologies ; quant au second, il s’agit du fabricant tennesséen du Tritan, un plastique qui entre dans la composition d’un grand nombre de produits divers et qui est présenté comme n’ayant aucune activité œstrogénique. Cette société est même allée jusqu’à dire à ses clients commerciaux que l’Environmental Protection Agency (abrégée ci-après en « EPA », « Agence américaine de protection de l’environnement ») a rejeté la méthode expérimentale de Bittner (il n’en est rien). En outre, Eastman a poursuivi CertiChem en justice, tout comme sa société sœur, PlastiPure, pour éviter qu’elles ne rendent publiques leurs études démontrant l’activité œstrogénique du Tritan. Eastman a réussi à convaincre le jury que son produit n’a aucune activité œstrogénique. Entre temps, la société a vanté l’innocuité du Tritan dans un « blitz » médiatique qui a ciblé la catégorie la plus vulnérable aux œstrogènes synthétiques : les familles ayant de jeunes enfants. Dans un podcast vidéo réalisé par Eastman, le vice-président du service des plastiques spéciaux, Lucian Boldea, intervient pour affirmer qu’« en tant que consommateur, il n’est pas toujours facile de savoir si un produit est vraiment nocif ou s’il ne l’est pas ». La photo d’une femme enceinte le remplace brièvement à l’écran. Avec le Tritan, ajoute-t-il, « les consommateurs n’ont plus à craindre la composition des produits qu’ils achètent, puisque ceux-ci n’ont aucune activité œstrogénique ».

« Là où un poison vous tue », précise le chercheur en biologie Frederick vom Saal, « un produit chimique tel que le BPA reprogramme vos cellules et engendre une maladie qui finira par tuer vos petits-enfants ».

L’offensive menée par Eastman constitue simplement la dernière d’une série de campagnes de grande envergure lancées par l’industrie du plastique pour semer le doute sur l’éventuelle toxicité des plastiques présents dans les récipients, les emballages et les jouets. C’est une campagne dont les modalités ressemblent de près à celles pratiquées par le Big Tobacco afin d’étouffer les preuves scientifiques des dangers du tabagisme. En effet, dans un grand nombre de cas, les industries du plastique et des produits chimiques se sont appuyées sur les mêmes chercheurs et les mêmes conseillers que ceux qui ont défendu le Big Tobacco. Ces efforts, exposés dans des documents internes de l’industrie et déterrés dans le cadre du procès opposant Bittner à Eastman, ont embrouillé le grand public et entravé la réglementation américaine, alors qu’ailleurs dans le monde, on interdisait déjà le BPA. Ils ont également étouffé le débat plus large sur la sécurité des plastiques. Pendant ce temps, les preuves de la toxicité des produits que nous utilisons au quotidien – et leurs répercussions non seulement sur notre santé mais aussi sur celle des générations à venir – n’ont cessé de s’accumuler.

La lutte autour de la nocivité du plastique démarre en 1987 lorsque la Conservation Foundation (qui fait désormais partie du World Wildlife Fund), basée à Washington DC, embauche Theo Colborn, une grand-mère de soixante ans venant tout juste d’obtenir son doctorat en zoologie. Recrutée pour étudier des problèmes de santé qui touchaient mystérieusement la faune dans la région des Grands Lacs, elle se met à rassembler des articles de recherche à ce sujet. Très rapidement, son bureau minuscule est envahi, du sol au plafond, de cartons entiers d’études recensant un nombre ahurissant de cas et de pathologies : cancers, organes génitaux atrophiés, fertilité en chute libre, suppression des défenses immunitaires, œil manquant ou bec tordu à la naissance de certains oiseaux. Certaines espèces étaient également atteintes d’un syndrome étrange provoquant la dégénérescence musculaire puis la mort de leurs poussins pourtant apparemment en bonne santé.

Même si une pluralité d’espèces était touchée par une multitude de pathologies, Colborn s’est finalement rendu compte qu’il existait deux facteurs communs : les jeunes animaux étaient plus particulièrement touchés et, d’une manière ou d’une autre, tous les symptômes étaient liés au système endocrinien. Ce réseau glandulaire régule, grâce aux messagers chimiques que sont les hormones, la croissance et le métabolisme de l’organisme, ainsi que le fonctionnement cérébral. Il joue en outre un rôle fondamental dans le développement du fœtus. Colborn soupçonnait les hormones synthétiques présentes dans les pesticides, plastiques et autres produits d’agir comme des « poisons à retardement » puisque l’exposition des parents débouchait sur une descendance atteinte. Ses collègues, à l’origine sceptiques, ne se sont laissé convaincre qu’après qu’elle a recueilli des données sur d’autres populations fauniques aux habitats reculés, prélevé sur ces mêmes animaux des échantillons tissulaires et déterré d’autres études confortant sa thèse, des études auparavant négligées. En 1996, au moment de la co-publication de son livre-phare, Our Stolen Future (L’Homme en voie de disparition), la plupart des sceptiques avait déjà changé d’avis. La même année, le Congrès américain a adopté une loi exigeant que l’EPA détermine avant 2000 si quelques 80.000 produits chimiques étaient des perturbateurs endocriniens (la plupart de ces produits n’ayant jamais été soumis à des contrôles de sécurité).

À peu près au même moment, le volubile biologiste vom Saal de l’université du Missouri, auparavant pilote de brousse au Kenya, a commencé à étudier les effets des œstrogènes de synthèse sur le développement des souris à l’étape du fœtus. Il a d’abord contrôlé le BPA, une substance intégrée aux plastiques rigides et transparents (le plus souvent à la famille des polycarbonates) pour les rendre plus souples et plus résistants (on le trouve également dans un certain nombre de produits du quotidien, des scellants dentaires aux poches de sang des hôpitaux, en passant par les tickets de caisse et les couches protectrices à l’intérieur des cannettes). Les œstrogènes naturels ne peuvent activer qu’en partie leurs récepteurs dédiés, puisqu’ils se fixent à des protéines dans le sang. Vom Saal a découvert que le BPA, au contraire, ne se fixe pas à ces protéines et qu’il contourne les défenses naturelles de l’organisme pour s’implanter au plus profond des cellules des souris de laboratoire.

Vom Saal a donc soupçonné le BPA d’être « mille fois plus puissant » à faible dose. Travaillant de concert avec ses collègues Susan Nagel et Wade Welshons, un chercheur en biologie vétérinaire, il a commencé à étudier les effets du BPA à des taux vingt-cinq fois inférieurs au seuil d’innocuité établi par l’EPA. À la fin des années 1990, ils ont publié deux études démontrant que les souris mâles dont les mères ont été exposées à des doses aussi faibles présentent des prostates élargies et une oligospermie. Il semblait donc que le BPA, même à des taux microscopiques, pouvait entraîner le genre de pathologie grave dont Colborn avait été le témoin dans la région des Grands Lacs. Très rapidement, d’autres chercheurs ont décrit les pathologies d’animaux exposés à des taux infimes de BPA.

Comme ces travaux menaçaient directement les fabricants de plastiques et de produits chimiques, ces derniers ont adopté des stratégies que l’industrie du tabac avait élevées au rang d’art. À la fin des années 1990, lorsque les fabricants de tabac ont accepté de mettre fin à leurs pratiques commerciales trompeuses dans le cadre d’un accord de règlement avec 46 états américains, un grand nombre de leurs chercheurs et conseillers salariés ont simplement intégré le mouvement de défense du BPA.

Les fabricants de plastiques et d’autres produits chimiques ont travaillé en étroite collaboration avec Weinberg Group, lequel avait dirigé le projet des blouses blanches du Big Tobacco (à savoir, une campagne de recrutement de chercheurs chargés d’éveiller le doute sur les conséquences sanitaires du tabagisme passif). Très rapidement, Weinberg, qui se qualifie de société de « défense de produits », s’est mis à pondre des livres blancs. Il a également financé un groupe de commerce à l’aide de sa propre revue scientifique, Regulatory Toxicology and Pharmacology (« La Réglementation en toxicologie et en pharmacologie »), dans laquelle sont parues des études avançant l’innocuité du BPA.

Par ailleurs, l’industrie du plastique a travaillé main dans la main avec le Harvard Center for Risk Analysis (« Centre d’évaluation des risques de Harvard »), un groupe de réflexion affilié à l’école de santé publique qui a accepté, à diverses reprises, des donations de la part de sociétés avant de publier des études favorables à leurs produits. Au début des années 1990, son fondateur, John D. Graham, (que George W. Bush a réquisitionné ensuite afin qu’il chapeaute ses projets de réglementation), tout en sollicitant d’importants subsides de la part de Philip Morris, a fait pression pour annuler le verdict de l’EPA sur le rôle du tabagisme passif dans le cancer du poumon.

Plastique Tritan Sans BPA

En 2001, alors que les études sur le BPA ne cessaient de s’accumuler, l’American Chemistry Council a demandé au Harvard Center for Risk Analysis de constituer un panel de chercheurs afin d’étudier les effets du BPA à faible dose. D’après Fast Company, le centre a rémunéré à hauteur de 12 000 $ la participation des chercheurs à trois séances. Leur dernier rapport, publié en 2004, ne cite qu’un petit nombre d’études soutenues par l’industrie et il affirme que les preuves de la nocivité pour l’Homme du BPA à faible dose seraient « très fragiles ». Une centaine d’études sur le BPA à faible dose étaient déjà parues à cette date. De toutes celles financées par l’industrie du plastique, aucune n’établit qu’il s’agit d’une substance nocive. À l’inverse, 90 % des études menées par des équipes de recherche financées par le gouvernement américain dévoilent des effets vertigineux, allant de l’hyperactivité à un risque accru de cancer du sein. À la suite d’interrogations remettant en cause la crédibilité des recherches, quatre des douze membres ont insisté pour que leurs noms soient gommés du rapport.

Dans le même temps, les fabricants de produits chimiques ont forgé des alliances avec le gouvernement de Bush, lesquelles leur ont permis de diriger, en catimini, la procédure réglementaire. La Food and Drug Administration (« Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux ») assure les législateurs et le grand public depuis des décennies de l’innocuité du BPA à faible dose. Cependant, une enquête menée par le Milwaukee Journal Sentinel en 2008 dévoile que l’agence américaine a confié le suivi et l’évaluation des travaux de recherche sur le BPA à des groupes de pression industriels. L’enquête révèle également que l’agence a en grande partie fondé son évaluation de sécurité sur deux études elles-mêmes financées par l’industrie du plastique, dont l’une n’avait jamais été publiée ni révisée par des pairs.

Le panel de l’EPA chargé de définir les lignes directrices des dépistages, mandatés par le Congrès américain, de perturbateurs endocriniens comportait également un grand nombre de chercheurs soutenus par l’industrie, comme Chris Borgert. Ce conseiller en toxicologie, qui a travaillé en étroite collaboration avec Philip Morris dans le but de discréditer les recherches de l’EPA sur le tabagisme passif, est ensuite devenu président de l’International Society of Regulatory Toxicology and Pharmacology (« l’Association internationale pour la réglementation en toxicologie et en pharmacologie »), une association sponsorisée par Weinberg Group dont les réunions se tenaient dans les locaux d’un groupe de pression travaillant pour le compte de l’industrie du plastique.

Certains membres du panel constitué par l’EPA affirment que Borgert paraissait vouloir retarder la procédure. Un des participants rapporte qu’« il remettait toujours au lendemain, qu’il essayait toujours de compliquer la situation ». D’ailleurs, la méthode de dépistage finalement retenue par l’EPA n’était qu’un calque de celle imaginée par l’industrie. Une décision parmi d’autres : les produits chimiques devaient être testés sur des rats de laboratoire connus sous le nom de « Charles River Sprague Dawley », une espèce étrangement insensible aux hormones synthétiques telles que le BPA.

« Ils veulent faire pareil que les fabricants de tabac : établir une norme impossible à respecter, » remarque Stanton Glantz. « S’ils réussissent à établir la norme, ils auront gagné ».

Quelle est la meilleure méthode pour dépister l’activité œstrogénique d’une substance ? Voilà donc une question qui allait être au cœur de la lutte autour de la sécurité du plastique. L’American Chemistry Council a conclu une alliance improbable avec Peta pour lutter contre l’expérimentation à grande échelle de produits chimiques sur les animaux. Dans le même temps, Borgert et d’autres chercheurs soutenus financièrement par l’industrie du plastique ont œuvré pour discréditer l’autre méthode courante de dépistage (à savoir celle qui consiste à évaluer le comportement de cellules précises lorsqu’elles sont mises en présence d’œstrogène) en avançant qu’elle ne permettait pas de révéler l’effet particulier que telle ou telle substance pouvait avoir sur l’organisme d’un animal ou d’un être humain. Dans les faits, une vaste étude encore inachevée des NIH démontre que les dépistages effectués à l’aide de ces cellules produisent des résultats très similaires à ceux auxquels aboutissent les études sur les animaux, études qui permettent de prévoir, avec grande précision, comment l’organisme humain réagit aux œstrogènes synthétiques, dont, en particulier, le BPA et le DES.

Stanton Glantz, directeur du Center for Tobacco Control Research and Education (« Centre d’études sur la lutte anti-tabac ») de l’université de Californie-San Francisco, soutient que le véritable objectif de l’industrie chimique lorsqu’elle tente de remettre en cause plusieurs méthodes de dépistage données est finalement l’affaiblissement des contrôles de sécurité en général. « Ils veulent faire pareil que les fabricants de tabac : établir une norme de preuve impossible à respecter », affirme-t-il. « S’ils réussissent à établir la norme de preuve, ils auront gagné. »

Au plus fort de la lutte autour du BPA, vom Saal se rendait au Texas à intervalles réguliers pour s’attabler auprès de son vieil ami George Bittner dont la maison offre une vue sur les plantations de noyers à la périphérie d’Austin. Bittner, qui a un doctorat en neuroscience de l’université de Stanford, est un homme original et colérique, mais c’est un grand scientifique qui aime appliquer son esprit aux problèmes du monde réel. Dans son laboratoire à l’université de T-Austin, il a réussi, par exemple, à mettre au point une technique de régénération des nerfs qui fait remarcher, en l’espace de quelques jours, des rats handicapés. Il s’est également pris d’un vif intérêt pour les travaux de vom Saal sur les perturbateurs endocriniens. « Il me semblait que c’était la question du siècle dans le domaine de la santé publique », m’a confié Bittner lorsqu’il m’a accueilli dans son laboratoire. « Les études menées sur les animaux associent ces substances chimiques avec tant d’effets négatifs, et puis elles sont tellement omniprésentes… On a du mal à imaginer à quel point la santé des gens pourrait être affectée ».

À la fin des années 1990, Bittner (un homme trapu au teint vermeil et à la chevelure rousse clairsemée qui peut se féliciter, derrière ses lunettes aviateur, d’avoir eu un retour respectable sur ses investissements dans l’immobilier et les matières premières) a commencé à méditer la création d’une société privée qui proposerait aux fabricants et aux organisations de santé publique des solutions de dépistage de perturbateurs endocriniens. Cette approche avait pour lui le triple mérite de sensibiliser l’opinion, de mettre fin à l’impasse réglementaire et de lui être, au demeurant, profitable.

Plastique Tritan Sans BPA

En 2002, fort d’une subvention de 91 000 $ allouée par les National Institutes of Health, Bittner lance deux entreprises : CertiChem, société devant contrôler la teneur en œstrogènes synthétiques des plastiques et d’autres produits, et PlastiPure, dont la mission consiste à découvrir et à mettre au point des substituts sans activité œstrogénique. Bittner engage ensuite Welshons et le charge de concevoir un nouveau dispositif de dépistage intégrant des cellules de cancer du sein, lesquelles prolifèrent en présence d’œstrogène. Ce dispositif comporte un bras robotique beaucoup plus adroit dans le maniement de matériaux microscopiques qu’une main humaine.

Pourtant, très rapidement, des divergences apparaissent entre les projets de Bittner d’un côté et de ceux de Welshons et vom Saal de l’autre. En effet, Bittner voulait que les deux chercheurs cèdent leurs droits relatifs au dispositif de dépistage conçu par Welshons, tandis que ces derniers insistaient sur le fait qu’il appartenait à l’université du Missouri. Finalement, les deux parties se sont sérieusement disputées. Welshons et vom Saal ont déposé une plainte auprès des NIH dans laquelle ils soutiennent que Bittner a déformé des données provenant du laboratoire de Welshons, données qui apparaissaient dans un prospectus (Bittner assure qu’il n’a simplement pas fait paraître des données provenant d’échantillons contaminés ; l’institut n’a constaté aucune preuve d’acte répréhensible). Entre temps, Bittner a recruté V. Craig Jordan, un professeur de pharmacologie à l’université de Georgetown avec une expertise en hormonothérapie (on lui doit la découverte d’une thérapie hormonale, désormais courante, qui a pour effet d’entraver la propagation des tumeurs cancéreuses du sein) pour affiner le protocole des dépistages. Dès 2005, Bittner a ouvert un laboratoire commercial dans un parc d’affaires verdoyant d’Austin. Il a réussi à attirer quelques clients de renom, dont Whole Foods, qui a demandé à ce que CertiChem lui apporte conseil sur les perturbateurs endocriniens et soumette certains de ses produits au contrôle.

À l’époque, le BPA faisait partie des substances chimiques les plus étudiées au monde. En 2006, au mois de novembre, vom Saal et un haut responsable du National Institute of Environmental Health Sciences (« Institut national des sciences de la santé environnementale », intégré aux NIH) ont constitué un groupe interdisciplinaire de trente-huit chercheurs éminents dans le but d’examiner les quelques 700 études déjà parues à ce sujet. La « déclaration de consensus » faite à l’issue de leurs travaux expose une série de conclusions alarmantes : plus de 95% des habitants des pays développés étaient exposés à des taux de BPA « compris dans la fourchette » de ceux associés à des pathologies chez les animaux, des pathologies telles que le cancer, le diabète de type II ou encore la puberté précoce. Les chercheurs ont également constaté qu’« il y avait tout à fait lieu de craindre que des effets indésirables similaires puissent toucher les humains », et que la prévalence fortement accrue de ces maladies tendait à le confirmer.

Au même moment, de nouvelles recherches révélaient que le BPA provoquait des mutations génétiques à l’origine de pathologies chez les animaux. Il était capable, par exemple, d’inactiver un gène qui inhibe la croissance tumorale, favorisant ainsi la progression du cancer. Ces mutations génétiques se transmettaient ensuite de génération en génération. « Là où un poison vous tue », précise le chercheur en biologie Frederick vom Saal, « un produit chimique tel que le BPA reprogramme vos cellules et engendre une maladie qui finira par tuer vos petits-enfants ».

Les chercheurs mettaient également au jour des liens entre les phtalates, des substances chimiques perturbatrices endocriniennes, et un certain nombre de pathologies, dont des anomalies génitales et des problèmes d’infertilité chez l’Homme. Ces additifs chimiques entraient souvent dans la composition de plastiques souples servant notamment à fabriquer des suces et des tétines de biberons. En 2008, le Congrès américain a interdit les produits destinés aux enfants contenant six sortes de phtalates. Au moment où le BPA a commencé à inquiéter le grand public, le Congrès a lancé une enquête sur les efforts déployés par l’industrie du plastique pour manipuler les contrôles scientifiques et réglementaires, et plusieurs états américains ont proposé d’interdire le BPA.

En 2009, la BPA Joint Trade Association (« Comité interprofessionnel du BPA », qui comptait parmi ses rangs l’American Chemistry Council, Coca-Cola et Del Monte) s’est réuni au Cosmos Club, un repaire strictement réservé à ses membres dans le quartier de Dupont Circle à Washington, D.C. D’après le procès-verbal de la rencontre, qui a fait l’objet de fuites auprès du Milwaukee Journal Sentinel, les participants à cette assemblée ont étudié les mérites de plusieurs stratégies de communication, « dont le recours à des tactiques d’intimidation (qui poseraient par exemple la question suivante : ‘Souhaitez-vous continuer à disposer d’une alimentation pour bébés ?’) ». Ils se sont accordés à dire qu’ils ne pourraient trouver de « porte-parole » plus « souverain » qu’une « mère enceinte qui serait prête à faire le tour du pays en exaltant les vertus du BPA ».

Tandis que l’industrie affûtait sa défense, certaines entreprises se sont mises à proposer des substituts sans BPA, sans toutefois contrôler leur teneur en autres composés potentiellement toxiques ou en hormones synthétiques. Mais peu importe, puisqu’elles n’y étaient nullement contraintes : conformément à la législation américaine, aucune substance chimique n’est présumée nocive jusqu’à preuve du contraire, et les sociétés sont rarement astreintes à recueillir ou à divulguer des données sur la sécurité de leurs ingrédients chimiques. Michael Green, le directeur du Center for Environmental Health qui craignait que sa fille puisse être rendue malade par son gobelet anti-fuites, explique que de telles dispositions débouchent sur des « tours de passe-passe ». En effet, les entreprises qui sont incitées à éliminer les toxines de leurs produits ont tendance à les substituer par des produits chimiques qui n’ont jamais été contrôlés et qui s’avèrent parfois tout aussi dangereux. « Nous réalisons une expérience scientifique sur nos familles, une expérience qu’on n’a pas planifiée à l’avance », me déclare Green, chez lui, dans la région de la baie de San Francisco, tandis que Juliette, qui a désormais cinq ans, se promène dans son costume de princesse rose.

Le plastique TRITAN

Un des plastiques sans BPA les plus populaires auprès des fabricants, particulièrement lorsque leurs produits se destinaient aux familles et aux consommateurs sensibilisés aux questions de santé, était le Tritan, un matériau transparent, robuste et résistant à la chaleur qu’Eastman a mis sur le marché en 2007 (Eastman fabrique également le produit chimique qui a pollué l’eau potable de 300.000 habitants du West Virginia en janvier). Une entreprise fondée par le Dr Andrew Weil, un gourou de la médecine alternative, a lancé une gamme de biberons exclusifs à base de Tritan, matériau vanté pour ses propriétés « révolutionnaires » et « ultra sûres ». La société Thermos s’est mise à la production massive de tasses anti-fuites à base de Tritan sur lesquelles figuraient Barbie et Batman. La demande accrue de produits sans BPA a incité Nalgene, CamelBack, Evenflo, Cuisinart, Tupperware, Rubbermaid et de nombreuses autres sociétés à développer des gammes de produits à base de Tritan.

Eastman, une société issue d’Eastman Kodak dans les années 1990 aujourd’hui valorisée à sept milliards de dollars, a assuré ses clients commerciaux qu’elle avait soumis le Tritan à d’importants contrôles de sécurité. Les méthodes employées laissaient pourtant à désirer. D’après des documents internes à l’entreprise, en 2008, celle-ci a conclu un contrat de deux ans avec Sciences International, une des sociétés spécialisées dans la défense de produits ayant joué un rôle clé dans la campagne de désinformation déployée par l’industrie du tabac. Puis, sur le conseil de Sciences, Eastman a commandé une étude évaluant, à partir de modèles informatiques et sur la base de leur structure moléculaire, la teneur en œstrogènes synthétiques de substances données. Les données issues de la modélisation ont indiqué qu’une des composantes du Tritan (le phosphate de triphényle, également abrégé en « TPP ») avait une activité œstrogénique plus importante que le BPA.

Par la suite, Eastman, qui n’a jamais fait part de ces résultats à ses clients, a commandé une autre étude portant cette fois-ci sur des cellules de cancer du sein. Les premières données semblaient de nouveau trahir la présence d’une activité œstrogénique du Tritan. Dans un courriel adressé par le toxicologiste principal d’Eastman, James Deyo, à ses collègues, cette découverte est qualifiée d’« anti-eurêka » (NDT : « oh shit moment » en anglais).

L’« anti-eurêka » de Deyo (page n°1) :

L’étude de l’effet des œstrogènes sur les cultures de cellules suppose généralement que l’on fasse tremper le plastique en cause dans de l’alcool ou une solution saline, avant que les cellules du dispositif ne soient exposées aux substances chimiques qu’il rejette. Lorsque Deyo a signalé au laboratoire que ses résultats « devraient nécessairement être formulés de telle sorte que ce soit leur absence d’ » activité œstrogénique qui soit soulignée, ce dernier a publié un rapport présentant uniquement les données issues des concentrations les plus faibles, même si, ce faisant, ce document enfreignait les directives du laboratoire en matière de contrôles et donnait des résultats négatifs alors qu’ils ne l’étaient pas. « Le laboratoire a fait abstraction de ses propres critères et a déformé ses résultats », récapitule Michael Denison, un chercheur en toxicologie à l’université de California-Davis qui a évalué ce rapport.

Eastman n’était pas la seule entreprise à contrôler le Tritan. En 2009, alors que la société PlastiPure fondée par Bittner cherchait des substituts au BPA sans activité œstrogénique dans le but d’en aviser ses clients, elle s’est mise à contrôler des produits fabriqués à base de Tritan et a découvert que certains d’entre eux rejetaient davantage d’œstrogènes que leurs corollaires riches en BPA. Mike Usey, le PDG de PlastiPure, affirme que CertiChem a fait part de cette découverte à ses clients, mais que la plupart d’entre eux ont tout de même opté pour le Tritan.

« Nous réalisons une expérience scientifique sur nos familles, une expérience qu’on n’a pas planifiée à l’avance », résume Michael Green.

Cette réaction s’inscrivait dans une logique générale d’indifférence. Selon Usey, des centaines de fabricants (dont la plupart des grands fabricants de biberons) se sont mis en relation avec CertiChem pour s’informer des solutions de dépistage de substances œstrogéniques adaptées à leurs produits sans BPA. Pourtant, très peu ont mené l’affaire jusqu’à son terme. « Ils ont adopté la position suivante : il n’y a aucune raison valable de concevoir des produits sans activité œstrogénique tant que la demande des consommateurs ne se fait pas sentir », explique Usey. « Ils veulent attendre aussi longtemps que possible, parce qu’ils savent que toute transition sera coûteuse ». Certains fabricants ont payé les dépistages sans jamais venir en récupérer les résultats. « Ils ne voulaient pas avoir les résultats parce que savoir, c’est engager sa responsabilité ». Et lui de poursuivre : « Ils ont raison dans le sens où ça ne sert à rien de les connaître si vous ne comptez pas régler le problème ».

Dès 2010, et malgré son « anti-eurêka », Eastman a commencé à concevoir des supports marketing soutenant que le Tritan ne contenait aucun œstrogène synthétique. Une des pages de son site web arborait le slogan, « Notre ingrédient clé : la sécurité », au milieu de photos d’enfants mangeant et buvant, le sourire aux lèvres, dans des récipients en plastique. Ce même site déclarait que « des recherches menées par des tiers » avaient confirmé que le Tritan n’avait aucune activité œstrogénique. Pourtant, lorsque des clients commerciaux ont voulu vérifier ces informations, Eastman a été peu disposé à les aider. Au début de 2010, Philips Avent, un des premiers fabricants de biberons et de tasses anti-fuites, a demandé à ce que le Tritan soit contrôlé par un laboratoire indépendant. Emmet O’Brien, chimiste en chef chez Eastman, s’est empressé d’alerter ses collègues dans un courriel où il affirme que : « [n]ous devons [faire] tout notre possible pour convaincre ce client de NE PAS réaliser de test de dépistage de l’AŒ [activité œstrogénique] ». Philips a bien été convaincu. Néanmoins, d’après les témoignages de certains dirigeants d’Eastman, la même année, Nestlé a contrôlé le Tritan et a découvert qu’il rejetait des œstrogènes synthétiques (Frédérique Henry, porte-parole de Nestlé, reconnaît que la société a commandé une enquête sur le Tritan, mais refuse d’admettre que les résultats de ces tests étaient positifs). Nestlé continue pourtant à fabriquer certaines de ses bouteilles d’eau à base de Tritan.

Entre-temps, Bittner et Usey ont décidé de dévoiler leurs résultats au grand public. Usey explique que « tant que la demande des consommateurs ne se faisait pas sentir, les fabricants avaient l’impression qu’on voulait leur vendre un problème plutôt qu’une solution ». Et lui d’ajouter : « Pour nous, c’était la seule façon d’aller de l’avant ». Les entreprises de Bittner, qui ont bénéficié de plus de huit milliards de dollars en subventions des NIH, se sont mises à travailler sur un article cosigné par Jordan, l’enseignant-chercheur de Georgetown. À l’automne 2010, Usey s’est rendu à l’ABC Kids Expo, un salon grandiose à Las Vegas consacré aux produits pour enfants, pour y distribuer des prospectus présentant un graphique (tracé par CertiChem) résumant la teneur en œstrogènes de plusieurs produits réputés sans activité de ce genre et commercialisés en tant que tels. Les produits dont l’activité était la plus importante, à savoir les biberons Weil, étaient fabriqués à base de Tritan (la société en question a renvoyé Mother Jones vers un communiqué de presse sur son site qui déclare qu’elle « reste persuadée que le Tritan est un produit inoffensif »).

Très rapidement, les clients d’Eastman ont voulu avoir des explications sur les résultats de CertiChem. Eastman a réussi à persuader la plupart d’entre eux que les déclarations de Bittner étaient erronées. O’Brien s’est même entretenu avec plusieurs dirigeants de Whole Foods. Ils envisageaient le remplacement de leurs distributeurs de produits en vrac, fabriqués en polycarbonate, par des modèles à base de Tritan, bien que Bittner leur eût déjà fait part de son activité œstrogénique. Lorsqu’ils en sont venus à parler de la sécurité de ce produit, O’Brien s’est attaqué, d’après une note rédigée après coup, à Bittner et à ses travaux, respectivement qualifiés de « louche » et de « très douteux ». Par la suite, la direction de Whole Foods a fait pression sur O’Brien pour connaître les résultats des autres tests réalisés sur le Tritan.

La note d’O’Brien sur la réunion entre Eastman et Whole Foods (page n°3) :

Le chimiste a déclaré, à tort, qu’ils ont été menés par des chercheurs indépendants sans le soutien financier d’Eastman et qu’aucun élément n’indiquait que le Tritan rejetait des œstrogènes synthétiques. Whole Foods, qui s’est refusé à tout commentaire, a tout de même donné son feu vert à l’installation de distributeurs en vrac à base de Tritan dans la plupart de ses 270 magasins américains.

Eastman a, pareillement, refusé de répondre à nos questions, mais une déclaration écrite de sa part énonce que la société « a rémunéré le travail et l’expertise des laboratoires, et non un résultat donné », et qu’elle demeure « satisfaite des tests effectués et de l’innocuité du Tritan ».

En mars 2011, l’article de l’Environmental Health Perspectives cosigné par Jordan et plusieurs chercheurs de CertiChem et PlastiPure est paru en ligne. Au total, ils ont contrôlé 455 récipients alimentaires et autres produits de rangement achetés directement en magasin, dont plusieurs fabriqués à base de Tritan. Qu’ont-ils découvert ? Que 72 % des produits contrôlés rejetaient des œstrogènes synthétiques. Mais aussi que dans plusieurs cas au moins, tous les types de plastiques couramment employés dans la fabrication d’emballages alimentaires (le polypropylène et le polystyrène par exemple) donnaient des résultats positifs, ce qui laissait supposer que l’exposition était, quoi que l’on fasse, inévitable.

D’autres chercheurs ont également des preuves de la présence de substances chimiques imitatrices d’œstrogènes dans des plastiques sans BPA. En 2009, deux écotoxicologues allemands ont réalisé des tests sur le PET (un plastique à partir duquel on fabrique couramment des bouteilles d’eau) à la faveur d’une souche d’escargots de boue ayant pour caractéristique de produire davantage d’embryons lorsqu’ils sont mis en présence d’œstrogène synthétique. Les escargots élevés dans des bouteilles en PET ont produit deux fois plus d’embryons que ceux élevés dans des boîtes de Petri en verre.

Ces études ne nous permettent pas d’identifier quels produits chimiques imitateurs d’œstrogènes sont rejetés par les plastiques sans BPA, mais l’on sait que la plupart de ces produits contiennent des phtalates ou du bisphénol S (BPS), une substance appartenant à la même famille que le BPA et qui, chez un grand nombre de fabricants, sert souvent de substitut à son cousin chimique. Les essais réalisés en boîte de Petri laissent supposer que le BPA et le BPS ont des effets analogues.

Il arrive que les conséquences sanitaires spécifiques d’autres types de substituts chimiques soient relativement peu connues, mais une revue documentaire menée par douze chercheurs renommés en 2012 a dégagé des « preuves substantielles » d’une nocivité générale, pour la santé humaine, des substances chimiques perturbatrices endocriniennes. « Nous savons qu’il y a un prix à payer quand on perturbe l’équilibre de ces hormones dans notre organisme, quelle que soit la cause de cette perturbation », affirme la directrice de l’étude, Laura Vandenberg, qui est professeure de sciences de la santé environnementale à l’université de Massachusetts-Amherst. « Même de petits dérèglements en début de vie peuvent altérer le développement du cerveau et d’autres organes, et nous rendre moins résistants aux maladies par la suite ».

[Dans plusieurs cas au moins, tous les types de plastiques couramment employés dans la fabrication d’emballages alimentaires ont donné des résultats positifs, ce qui laissait supposer que l’exposition était, quoi que l’on fasse, inévitable.]

Le mois suivant la parution de l’étude de Bittner, l’American Chemistry Council a contacté Chris Borgert, l’ex référent scientifique de l’industrie du tabac qui a freiné la mise en œuvre du programme de dépistage des perturbateurs endocriniens de l’EPA. D’après un certain nombre de courriels internes, l’ACC et l’Association de l’Industrie du Plastique (« Society of the Plastics Industry ») lui ont proposé, en échange de 15 000 $, d’engager un autre chercheur et de rédiger une courte lettre à adresser au directeur de la revue. Le modèle qu’il a reçu avançait que les résultats obtenus par CertiChem n’étaient « pas convaincants » : que le comportement d’une substance chimique dans une boîte de Petri puisse s’apparenter à celui de l’œstrogène ne permettrait en rien de connaître son comportement dans l’organisme animal ou humain.

Au même moment, Eastman se préparait à intenter un procès à CertiChem et à PlastiPure pour publicité mensongère. Comme elle s’attendait à ce que Bittner, dès réception des assignations, déclenche une attaque virulente à leur encontre, la société a lancé un « blitz » médiatique de façon à l’anticiper. « Promouvoir l’innocuité du Tritan », relève une note interne, « exigera de la part de PlastiPure une réfutation des données d’Eastman ». Cette société a également rémunéré 10 000 $ la rédaction d’un article sur le Tritan par un chercheur du nom de Thomas Osimitz. Tandis que ce dernier faisait mine d’effectuer un travail indépendant, Deyo, toxicologiste auprès d’Eastman, ingérait dans la gestion du projet. Il a notamment pu concevoir, avec une même facilité, l’introduction et la démarche globale de l’étude. La procédure expérimentale préparée par Deyo, à elle seule, garantissait presque l’activité œstrogénique contre sa découverte. Deyo a, par exemple, décidé d’effectuer les tests sur des rats de laboratoire de l’espèce Charles River Sprague Dawley, insensible aux hormones. Plutôt que d’analyser le Tritan lui-même, il a également demandé à Osimitz de ne contrôler que certains de ses ingrédients. Le TPP, cette substance qui a généré des messages d’alerte dans le cadre de l’étude fondée sur les modélisations informatiques, n’a pas été inscrit sur la liste des ingrédients retenus (depuis lors, l’Union européenne considère que ce composé est un perturbateur endocrinien potentiel).

En juin 2012, l’article d’Osimitz (qui conclut que le Tritan n’a aucune activité œstrogénique) est paru dans Food and Chemical Toxicology (« Toxicologies alimentaire et chimique »), une revue proche de l’industrie. Son rédacteur en chef, A. Wallace Hayes, a auparavant occupé le poste de vice-président de la recherche en biochimie et des travaux d’analyse biocomportementale auprès de R.J. Reynolds, la société qui a mené l’attaque contre les chercheurs ayant affirmé que le tabagisme passif nuisait à la santé humaine.

Les revues scientifiques exigent généralement de leurs auteurs qu’ils fassent mention de tout conflit d’intérêt. Pourtant, l’article paru dans Food and Chemical Toxicology n’évoque pas le rôle joué par Eastman dans cette étude. D’après une série de courriels internes à Eastman, la société prévoyait également de refaire appel à Osimitz pour la rédaction d’un second article, là encore, sans qu’il « n’y apparaisse […] le nom d’Eastman ». Comme le remarque Deyo, « les publications sont un peu plus crédibles lorsqu’elles ne sont pas préparées par des auteurs ‘associés à Eastman’ ».

Le courriel de Deyo sur la « crédibilité » :

Une fois publiées ses propres données, Eastman a tenté d’étouffer les découvertes de Bittner. En août 2012, la société a intenté un procès à CertiChem et à PlastiPure au motif que ces sociétés diffusaient des informations erronées sur le Tritan dans le but d’attirer davantage de clients. Les avocats d’Eastman ont demandé au juge de retirer aux deux entreprises le droit de déclarer, d’une part, que le Tritan ait une activité œstrogénique et d’autre part, que les dispositifs de contrôle à base de cellules soient en mesure de détecter une telle activité, et cela, bien que les chercheurs s’en servent couramment à cette fin. Depuis des décennies, pour dépister l’activité œstrogénique, ces derniers ont eu recours à la même lignée de cellules de cancer du sein que celle utilisée par le laboratoire de Bittner, à savoir la « MCF-7 ». D’après Laura Vandenberg, chercheuse à l’université de Massachusetts-Amherst, ces cellules se sont avérées « remarquablement pertinentes pour vérifier si les composés contenus dans les plastiques et les produits de soin imitent l’œstrogène » et leurs « taux d’échec sont très réduits ».

Le 15 juillet 2013, le procès opposant Bittner à Eastman s’est ouvert au palais de justice d’Austin. Les avocats de la société ont agi sans modération. Ils ont notamment mis l’accent sur le fait que diriger une entreprise qui effectue des dépistages d’activité œstrogénique en même temps qu’une société qui aide les entreprises à découvrir des substituts sans œstrogènes créait un conflit d’intérêt (ce à quoi Bittner a rétorqué que cette situation ne se distinguait en rien de celle du médecin qui diagnostique des maladies avant de les traiter). Cependant, ils n’ont pas contesté la justesse des résultats de Bittner. Ils ont préféré exploiter, à l’instar de leurs confrères industriels, l’argument douteux de l’insuffisance des preuves de l’activité œstrogénique lorsque celles-ci sont obtenues à la faveur d’un dispositif intégrant des cellules humaines.

Chris Borgert, témoin vedette d’Eastman, a soutenu que les expérimentations animales (que l’industrie a cherché à discréditer) étaient plus révélatrices, même si, elles non plus, n’étaient pas, « en soi », déterminantes. Pour que le résultat soit probant, il faudrait que les effets soient observés « chez un animal, au moins, avant d’être constatés chez l’Homme ». La question des entraves éthiques et légales à l’expérimentation humaine n’a été soulevée à aucun moment. Par ailleurs, le juge s’est opposé à ce que les avocats de Bittner évoquent le fait que Borgert était proche de l’industrie du tabac, une proximité qu’Eastman a décrit comme « préjudiciable ». Ainsi, le jury était mal armé pour évaluer sa crédibilité.

Le témoignage de Borgert a peut-être causé moins de tort que d’autres facteurs. En effet, les avocats de Bittner ont peiné à expliquer les données scientifiques aux jurés, et Bittner, à la barre, s’est irrité de la situation. Dans la déposition de Welshons, le concepteur des dispositifs de dépistage de CertiChem, celui-ci a déclaré (comme il l’avait fait aux NIH), que Bittner a déformé des données parues dans un prospectus. Les avocats de Bittner ont réussi à faire en sorte que son témoignage ne soit pas entendu. À l’inverse, Bittner rapporte qu’ils n’ont pas souhaité présenter des éléments de preuve déterminants (dont des chiffres relatifs aux subventions accordées à CertiChem par les NIH) au motif qu’ils auraient pu rendre le témoignage de Welshons recevable. Bittner soutient en outre que sa querelle avec vom Saal et Welshons a compliqué la recherche de témoins.

Il n’en demeure pas moins que plusieurs éminents chercheurs ont témoigné en faveur de CertiChem, dont Michael Denison de l’université de California-Davis, co-inventeur d’un dispositif de dépistage d’activité œstrogénique à base de cellules ovariennes humaines qui est couramment utilisé. Denison a témoigné que les tests qu’il a réalisés sur 27 échantillons de Tritan à l’aide de ce dispositif se sont tous révélés positifs.

Cependant, c’est peut-être nul autre que Wade Welshons qui a présenté les données les plus remarquables. En amont du procès, ce chercheur à l’université du Missouri qui s’attendait à réfuter Bittner s’est mis à réaliser des tests sur des produits à base de Tritan. À sa surprise, il a fini par obtenir les mêmes résultats que CertiChem. « Peu importe ce que j’en pense sur le plan personnel », m’a confié Welshons. « S’ils ont raison, ils ont raison, et un grand nombre de mes objections n’ont plus aucune importance ».

Toutefois, les observations de Welshons n’ont jamais été portées devant la cour, et lorsque les jurés ont rendu leur verdict à la fin du mois de juillet, ils ont statué contre les sociétés de Bittner pour publicité mensongère ainsi que pour compétition déloyale. Ils ont également conclu que le Tritan n’avait pas d’activité œstrogénique. Selon une série d’interviews accordées après l’énoncé du verdict, ce jugement s’explique par le même argument que celui avancé par Eastman, à savoir qu’il serait impossible d’établir l’activité œstrogénique d’une substance sur la seule base de dispositifs cellulaires. Dans sa décision finale, le juge a remarqué, par ailleurs, que le « jury avait sans doute été peu impressionné par l’agressivité du Dr Bittner ». En outre, il a critiqué l’incapacité des deux parties à expliquer les données scientifiques dans des termes facilement compréhensibles par les jurés. Le juge a finalement interdit aux sociétés de Bittner la présentation de leurs résultats sur le Tritan, du moins dans des contextes commerciaux. Il a toutefois refusé la proposition selon laquelle les deux entreprises n’auraient plus le droit d’affirmer que leurs dispositifs de test étaient capables de dépister les œstrogènes synthétiques.

Cette longue bataille juridique a englouti la plupart des ressources financières de CertiChem et de PlastiPure. « On a dû licencier plus de la moitié de nos salariés », m’a confié Usey. « L’affaire nous a plus ou moins brisé », alors qu’elle a fortifié Eastman. Après le début de mon enquête sur le Tritan, Rick W. Harrison, un avocat auprès du colosse de l’industrie du plastique, m’a mise, par inadvertance, en copie d’un courriel récapitulant la stratégie de limitation des dégâts d’Eastman. « Si la presse généraliste (Oprah ou le New York Times) s’accapare par un moyen quelconque de ces éléments, Eastman enverra sur place Lucian [Boldea, vice-président du service des plastiques spéciaux chez Eastman] ou quelqu’un d’autre armé du verdict, de l’ordre et de la décision finale et ils se montreront surpris et indignés que l’on continue de soulever ces questions au bout de trois ans de litiges », a-t-il rédigé, avant de marteler que « la cour/le jury s’est prononcé et l’a fait haut et fort ».

Entre temps, l’industrie du plastique a remis en route sa campagne pour minimiser les dangers du BPA. Un mois après la conclusion de l’affaire d’Eastman, l’American Chemistry Council a relancé son site en faveur du BPA : FactsAboutBPA.org (« la vérité sur le BPA »). Les pages dédiées à la santé des nourrissons avancent que le BPA n’est pas un produit nuisible, même aux bébés prématurés. « Ils reprennent mot pour mot leurs arguments de 1998 », affirme vom Saal. « C’est comme si on avait gommé les quinze dernières années ».

La réglementation américaine, elle aussi, continue à ignorer les preuves grandissantes d’un lien entre le BPA, d’autres produits chimiques et certaines pathologies chez l’Homme, malgré les interdictions décrétées un peu partout dans le monde. Bien que plus de 90 études sur des personnes exposées à des taux plus ou moins élevés de BPA invitent à penser qu’il affecte l’Homme à peu près de la même façon que les animaux, la FDA (« Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux ») a récemment fait savoir que ses analyses « attestent de l’innocuité du BPA » dans les emballages et récipients alimentaires. En outre, le programme de l’EPA qui se proposait de contrôler l’activité œstrogénique de quelques 80.000 produits chimiques n’est toujours pas en mesure de passer à la deuxième substance sur sa liste. En 2010, l’agence s’est adressée à la Maison-Blanche pour obtenir l’autorisation d’ajouter un certain nombre de substances chimiques perturbatrices endocriniennes qui entrent couramment dans la composition des plastiques (dont le BPA et les phtalates, sans oublier une classe de composés connus sous le nom de « PBDE ») à sa liste de « substances sources d’inquiétude » dans la mesure où elles « seraient susceptibles de mettre en danger la santé humaine ». Une telle autorisation aurait contraint les fabricants de produits chimiques à partager les résultats de leurs contrôles de sécurité avec les autorités fédérales. Cette proposition a langui jusqu’en septembre dernier, avant que l’EPA ne la retire discrètement et ne réserve le même sort à une autre, dont l’objectif était d’obliger les fabricants à divulguer les données de nocivité relatives à leurs ingrédients de base.

Quoi qu’il en soit, Bittner ne déclare pas forfait. Lorsque, dernièrement, je me suis rendu dans les locaux de CertiChem à Austin, il était installé, pieds nus, à la table de réunion, entouré de tasses anti-fuites et de piles de cahiers de laboratoire. CertiChem et PlastiPure comptaient déposer un pourvoi contre l’arrêt de l’affaire Eastman (ce qu’ils ont fait depuis) et ils travaillaient avec Denison sur des données devant servir à préparer de nouveaux articles, dont un sur l’activité œstrogénique des résines plastiques. Ces résines servent à fabriquer des produits en plastique, mais elles concentrent moins d’additifs susceptibles de détraquer les résultats d’analyses. Bittner a allumé le projecteur pour me montrer une série de graphiques retraçant l’activité œstrogénique de plusieurs nouveaux types de plastiques, des plastiques qu’il a lui-même soumis au contrôle. Le rayon laser de son pointeur en a griffé un présentant les résultats obtenus sur le Tritan ; il s’agissait d’une courbe en forme de pic. « Eastman a remporté la bataille », m’a-t-il dit, « mais ça ne signifie pas qu’elle gagnera la guerre ».

Mise à jour (du 03/03/14) : au moment de mettre ce reportage sous presse, la FDA a publié un article qui conclut que le BPA, à faible dose, n’est pas nocif. Néanmoins, un accident survenu au laboratoire a exposé tous les animaux à ce produit chimique, y compris le groupe témoin. Un certain nombre de chercheurs académiques affirment que cette contamination met sérieusement en cause la crédibilité de cette étude. Restez à l’écoute pour découvrir des enquêtes plus approfondies sur la dernière étude de la FDA.

* le contenu de l’article de Mariah Blake n’engage que son auteure – L’EMBALLAGE ECOLOGIQUE ne fait juste que traduire cet article en français aux fins d’information.